1, 2, 3 Février

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"nous sommes toujours dans l'incertitude et nous manquons toujours de vivres, la frontière  reste close et les fascistes avancent maintenant sans rencontrer de résistance ; les Français veulent-ils que nous soyons pris comme des cochons d'Inde ?"

Le 1er février

  Nous sommes tous d' accord, il est des moments où la situation devient critique.

  Nous les hommes insistons auprès des femmes: elles doivent passer en France, sans aucune crainte, mais elles restent indécises devant cette perspective qu'elles trouvent très sombre. Elles refusent de se voir séparées des enfants.

  Nous avons obtenu quelques matelas en  échange de ce que nous avons pu réunir. Ne plus dormir sur le sol...une amélioration dans l'odyssée que nous sommes entrain de vivre,  une amélioration dont nous nous souviendrons.

 

 Le 2 février

  Je crois que depuis notre départ de Barcelone, chaque ville que nous traversions est évacuée après notre passage. La frontière, du côté espagnol, est pleine de centaines de milliers de personnes déplacées qui attendent dans l'anxiété. De l'autre côté, c'est une parade de forces de gendarmerie qui fait peur.

 Des camarades, des familles entières de Gérone, de Figueras et de partout, continuent d'affluer.

On nous apprend que les fascistes ont pris Arenys de Munt...

 

 Le 3 février

  Nous écrivons une lettre à A.., mes frères de Badalona,  A.. et A.., mes cousines. Je sais qu'ils ne les recevront peut être jamais, ou en tous cas bien plus tard...

  Les hommes, malgré la confusion générale, nous continuons à tirer des plans afin que  nos compagnes et les enfants aient le meilleur accueil possible dès leur passage de frontière. Mais notre projet échoue.

Que de moments d'incertitude! D'une minute à l'autre, les femmes et les enfants ne veulent plus partir; l'instant suivant,  ils voudraient déjà etre en France.

 
A l' exception de M... qui est parti avant-hier vers Llança (nous ne savons pas où il se trouve), tous les autres hommes nous sommes restés avec nos familles. Evidemment, nous sommes toujours dans l'incertitude et nous manquons toujours de vivres, la frontière  reste close et les fascistes avancent maintenant sans rencontrer de résistance ; les Français veulent-ils que nous soyons pris comme des cochons d'Inde ?

Qu'ils ne comptent pas là-dessus, nous sommes prêts à passer la frontière quoi qu'il puisse se passer.

 

  La maison où  nous nous sommes installés dans la montagne, se compose de quatre pièces, de seulement trois chambres, et nous sommes 26 personnes. Nous descendons à Port-Bou pour tenter de trouver ou acheter quelque chose pour manger. Impossible, même pas un maudit morceau de pain. Une femme va de temps en temps à Cerbère, toujours par le tunnel, et revient avec quelques pains, que l'on paie 3 francs le kilo, c'est à dire plus de deux cents pésètes...

   Nous tuons un agneau, je l'avais acheté il y a bien longtemps, sans penser que nous devrions abandonner notre terre, je l'avais offert à mon fiston ... c’était une joie de voir comment lui et son petit animal s'aimaient. Inutile de parler du drame qu’a vécu alors mon petit garçon...

 

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