24 Janvier 1939

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 Mardi 24 Janvier 1939.


 "... nous n’avons plus qu'un seul souci notre vie, notre liberté."


...depuis belle lurette, mon bon ami et camarade Félix G. me fait remarquer que la situation empire au fil des jours. Il est fonctionnaire dans un des services de  la Generalitát de Catalogne, il est bien informé des événements. Il m'a déjà conseillé de conduire ma mère, mon épouse et nos enfants à Puigcerda. Il m'a dit aussi de me rapprocher de la frontière avec la France. Je l'écoute, je comprends que la situation est grave, mais l'est-elle au point de devoir abandonner Barcelone, ma maison ?...

 


                                                                   Les bombardements de Barcelone


 .. mais les nouvelles qui nous parviennent ce 24 janvier sont alarmantes. Les fascistes avancent sans rencontrer de résistance;


 
Je dis à ma mère, à ma femme et aux enfants de préparer les affaires indispensables  et de se tenir prêts car nous allons partir vers la France; Je demande à ma mère si elle veut venir avec nous ou si elle préfère rester seule à la maison, ou bien encore si elle souhaite aller chez  son autre fille, ma sœur.

Avant ce départ rapide qui ne me laisse même pas le temps de dire au revoir à ma famille, à mes amis, je décide d' aller jusqu' aux Corts pour rendre une ultime visite à mes cousines A.. à leurs maris, ainsi qu'à A.., il est six heures... c'est dangereux, mais j' y vais quand même.


 
Je leur dis donc au revoir, ainsi qu'à nos voisins et à la concierge à qui je donne deux matelas, car nous ne pouvons les charger dans les autobus de la caravane que nous sommes en train d’organiser. Ma femme donne une table en bon état et diverses choses à notre voisine Pilar, qui est une amie et une femme bonne.

Cette agitation est déjà, plus que de la fatigue et de la tristesse, un avant-goût de l’odyssée que je prévois et que je crains. Je demande donc à nouveau à ma mère de bien réfléchir car les choses ne se présentent pas de manière souriante et j' ai l'impression que nous allons souffrir ; elle est décidée à nous accompagner : elle est habituée à vivre avec nous  et ne veut pas nous abandonner. Embrassades avec les voisins,  chacun les larmes aux yeux.

 

   Le camarade R. et son épouse,  le camarade C. et sa famille sont venus nous rejoindre à la maison. On a déjà organisé un convoi  d’autobus, nous  allons au point de rendez-vous avec deux voitures.

  Dans la rue Pedro IV qui est le chemin, ou plutôt la route de France, le trafic est très dense. Le jour avance et la circulation est à l’image de la retraite que nous sommes en train de vivre,  retraite qui me  paraissait impossible. J'ai la tête remplie de craintes ; si j'étais seul j’aurais moins de préoccupations ... mais je suis avec ma femme ma mère et nos trois enfants,  l'ainé n'a que 7 ans.

 

 Il est 11 h 30 du soir quand nous sommes enfin prêts, notre caravane démarre, laissant notre foyer et tout ce qu'il représente : nous y sommes obligés. Les objets familiers les plus chers ne comptent plus : nous n’avons plus qu'un seul souci notre vie, notre liberté.

 

 Notre convoi se compose de deux autobus Laffly, d'un autocar que l'on appelle «burras», deux autobus auxquels on a enlevé l’impériale pour les charger de machines, une camionnette, la voiture «Delage» que conduisent les mécaniciens en prévision de contre-temps et réparations, une Opel avec deux autres mécanos et la Ford dans laquelle, en plus de trois camarades ont pris place le camarade R.. et son épouse. R.. est  malade  et on l'a installé aussi confortablement que possible, sur un matelas. Une voiture du service de Santé qui transporte les familles de deux autres  camarades se joint à notre caravane.

                Dans la camionnette conduite par un camarade des Autobuses San Justo, nous avons chargé les quelques affaires que chaque famille a pu emporter ave elle, ainsi qu'un peu de nourriture .Nos familles et celles de quelques camarades sont montées dans le premier Laffly, dans le second ont pris place des compagnons, travailleurs et travailleuses employés dans des Ateliers qui ont décidé de venir avec nous pour continuer leur mission à Gérone.

 

    La  nuit est sombre, on entend au loin la canonnade et les bombardements. La route est maintenant une véritable fourmilière. On nous dit que les troupes de Franco sont arrivées dans les faubourgs de Barcelone, et qu'on attend pour le lendemain matin l'assaut final à la Cité Comtale.

 

  Le premier contre-temps nous tombe dessus à El Clot. La Ford dans laquelle je me trouve tombe en panne, et nous devons attendre plus d'une heure que les mécaniciens s’aperçoivent qu’ 'ils  nous ont perdus et fassent demi-tour pour nous dépanner.  

  Puis c'est la camionnette qui s'arrête, à Armonía de Palomar, sans que nous nous en rendions compte : nous ne saurons rien d'elle pendant trois jours.


 
Après avoir traversé Mataró, nous entendons le bruit du canon et des bombes. Les voitures qui arrivent ne nous laissent pas d'espoir, les nouvelles sont dramatiques. Dans Barcelone, la cinquième colonne est déjà reine : ses membres, sortis au grand jour, attendent l’arrivée imminente des fascistes et tirent dans tous les sens. Ici, peu après notre passage dans Mataró, les avions de chasse factieux ont mitraillé les routes d''entrée et de sortie de la ville à très faible altitude ; il y a de nombreuses victimes, il fallait le craindre au vu de la densité du trafic. Nous avons vu de nombreuses ambulances arriver vers l’endroit où nous nous trouvions.


 
A un croisement près de Granollers, l'un des autobus, celui qui transporte des machines change de direction, nous n’aurons pas de ses nouvelles pendant trois jours, là aussi encore, et nous ne pourrons pas le récupérer.


 
Nous passons la nuit sur la route. Les femmes et les enfants sont inquiets,  la peur les gagne à mesure qu’arrivent les informations et qu'ils prennent conscience du spectacle qui se déroule sous nos yeux. Nous arrivons à Gérone le 25 au matin.

 


 


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yannick Zambrano 10/05/2009 19:23

Comédie du livre à MOntpellier exposition le retirada le 19 mai à 19h salle st Ravy

paco_de_jerez@yahoo.es 14/03/2009 00:06

Extraordinario blog. Rezuma sentimiento y ansia de justicia. Felicidades.

Post Scriptum: te animo, si así lo deseas, a visitar mi blog "TODOS LOS ROSTROS" http://todoslosrostros.blogspot.com . Hay varian entradas dedicadas a los refugiados y al exilio, con muy numerosas imágenes de la época. Un fuerte abrazo.

paco_de_jerez@yahoo.es